(Et la notion d’auteur dans tout ça ? Mais au fait le cinéma est-il un art ou un produit industriel ?)

Gravity

(Attention : Cet article est un work-in progress, volontairement provocateur)

8 Janvier 2014. La liste des nominés pour les BAFTAs 2014 vient d’être révélée. Comme vous le savez, le cinéma britannique aujourd’hui compte nombre de productions internationales notamment avec les USA.

On ne devrait donc pas être surpris de voir dans la liste des films nominés au titre du meilleur film britannique des oeuvres telles « 12 Years a Slave » de Steve McQueen (UK/USA), « Mandela: Long Walk to Freedom » (UK/Afrique du Sud), « Rush » de Ron Howard (UK/USA/Allemagne), « Saving Mr Banks » de John Lee Hancock (UK/USA/Australie), « Philomena » de Stephen Frears (UK/USA/France)…. et donc « Gravity » d’Alfonso Cuarón (UK/USA/Mexique).

Parmi les films nominés cette année au titre du meilleur film britannique, seul « The Selfish Giant » de Clio Barnard est un film 100% britannique.

Je trouve la problématique en tout cas passionnante, surtout quand vous essayez de vous concentrer sur un cinéma national comme c’est bien entendu le cas de Cinéma de Rien (encore que le Royaume-Uni est un pays composé de quatre nations pour être exact).

Comme l’explique la BBC « Gravity, Saving Mr Banks et Rush peuvent tous concourir dans la catégorie du meilleur film britannique parce qu’ils ont été soit filmés au UK, qu’ils utilisent des compagnies britanniques ou emploient des talents britanniques, du scénariste au producteur. Les règles sont édictées par le test culturel du BFI qui détermine quels films peuvent bénéficier des allègements d’impôts concédés par l’Etat britannique. »

De janvier à fin novembre 2013, 140 films ont reçu ainsi une certification du BFI.

La BBC reprend notamment les propos de l’actrice Helen McCrory qui a annoncé les nominations pour les BAFTAs : « Je pense que c’est important de faire savoir au monde ce que nous faisons. On peut avoir des acteurs américains dans les rôles principaux, mais l’argent et le savoir faire viennent de Grande Bretagne. Nous devrions en être fiers et le célébrer ».

« Gravity » pour sa part a été filmé en bonne partie aux studios Shepperton et est co-produit par Heyday Films, une société britannique de production à qui on doit notamment « Ravenous » (1999), les adaptations d’Harry Potter, « I am legend » (2007), « Is Anybody There? » (2008) et « Yes Man » (2008).

La complexité et la diversité des origines d’un film, à une époque où les coûts de production poussent de plus en plus à la collaboration internationale, font que la nationalité d’un film n’est pas toujours facile à déterminer.

Pour déterminer la nationalité britannique d’un film (et lui attribuer donc le fameux « British Film Certification », le BFI a pour sa part mis au point un test culturel. Il s’appuie sur plusieurs critères répartis dans quatre sections et cumulant un total de 31 points (la moyenne étant fixée à 16).

Section A – Contenu culturel (16 points)
– Film se déroulant au Royaume Uni (4 points)
– Les personnages principaux sont des citoyens ou résidants britanniques (4 points)
– Le film est basé sur un sujet britannique ou sous-jacent (4 points)
– Le dialogue est enregistré essentiellement en anglais (4 points)

Section B – Contribution culturelle (4 points)
– Film représentant et reflétant une culture britannique diverse, l’héritage ou la créativité britannique (4 points)

Section C – Hub culturel (3 points)
– Studio et/ou lieu de tournage/effets visuels/effets spéciaux (2 points)
– Enregistrement de la musique / post production audio / post production visuelle (1 point)

Section D – Praticiens culturels (8 points)
– Réalisateur (1 point)
– Scénariste (1 point)
– Producteur (1 point)
– Compositeur (1 point)
– Acteurs principaux (1 point)
– La majorité du casting (1 point)
– Principaux membres de l’équipe – directeur de la photographie, responsable des décors, responsable des costumes, responsable du son, superviseur des effets visuels, superviseur du maquillage et de la coiffure (1 point)
– La majorité de l’équipe (1 point)

Dans le cas de Gravity, on aurait donc :
– Le dialogue est enregistré essentiellement en anglais (4 points)
– Studio et/ou lieu de tournage/effets visuels/effets spéciaux (2 points)
– Enregistrement de la musique / post production audio / post production visuelle (1 point)
– David Heyman, Producteur (1 point)
– Steven Price, Compositeur (1 point)
– Mark Scruton, Directeur artistique, Rosie Goodwin, Responsable des costumes, Andy Nicholson, product design,… (1 point)
– La majorité de l’équipe (1 point)

NB : Selon la BBC, étant donné que le réalisateur réside en Angleterre, ça lui aurait valu un point supplémentaire et lui aurait permis d’être considéré comme anglais (« Gravity passes – if you count its director Alfonso Cuaron as British because he lives in London. Which the BFI does. » – voir l’article « Bafta Awards: When is a film a British film? » du 15 février 2014)

Dans le cas d’une co-production avec un pays avec lequel il existe un traité bilatéral ou signataire de la convention européenne sur les co-productions cinématographiques, le co-producteur britannique doit notamment apporter une contribution créative, technique et artistique au film (« …make an effective creative, technical and artistic contribution to the film » selon les « British Film Certification Co-production Guidance Notes »). A noter qu’il n’y a pas d’accord bilatéral avec les USA.

Mais ce ne sont de toute façon que les critères propres au BFI. Sur IMDB, la base d’information sur le cinéma mondial la plus populaire sur le web, la nationalité de Gravity est indiquée comme étant américaine. Alors que sur wikipedia le film est considéré comme une co-production UK/US.

Vus les éléments ci-dessus j’aurais tendance à effectivement pouvoir considérer d’écrire une chronique sur Gravity pour Cinéma de Rien, de la même façon que je pourrais écrire des chroniques sur les Harry Potter ou les James Bond, Blade Runner ou The Deer Hunter.

A ce titre, j’ai toujours été étonné de constater que certains livres sur le cinéma britannique hésitent à parler de « Lolita, « Dr Strangelove », « 2001 », « Barry Lyndon » ou encore « A Clockwork orange » comme faisant partie à part entière du cinéma britannique. Filmés par un cinéaste américain installé en Grande Bretagne dès 1962, tournés au UK avec des équipes britanniques, ces films font indiscutablement partie du patrimoine du cinéma britannique.

Par contre je ne parle pas sur Cinéma de Rien d’autres films qui sont pourtant indiqués comme étant des co-productions britanniques. Par exemple, je n’ai pas écrit de chronique sur « Rollerball » (1975) dont la paternité britannique me semblait étrange (il est considéré comme un film UK sur IMDB, un film UK/US sur wikipedia et un film US sur Screenonline).

Les co-productions font partie intégrante du cinéma britannique, peut-être plus qu’ailleurs, notamment du fait que celui-ci a toujours eu beaucoup de mal à convaincre les banquiers et les gouvernants anglais de la valeur de son modèle économique (c’est une constance dans les crises qui ont frappé le cinéma UK depuis les origines). Dès les années 30, de nombreux films britanniques étaient en fait produits par des filiales locales de grands studios américains (attirés par les avantages fiscaux). De même dans les années 60. Ces films sont ils moins britanniques ? Non, pas forcément.

Mais qu’est-ce le cinéma au juste ?

Le cinéma est à la fois un art et une industrie. Quand je m’étais rendu il y a quelques années au London Film Museum (ex-Movieum), musée consacré à l’industrie britannique du cinéma, j’avais été surpris de voir à l’entrée d’un côté la mini de « The Italian Job » (1969) et de l’autre… des décors de Star Wars. Mais les films de la saga créée par George Lucas, comme les Indiana Jones et de nombreuses super productions américaines ont été tournés au Royaume-Uni avec une équipe technique essentiellement britannique et de nombreux acteurs britanniques !

Tous ces aspects doivent être pris en compte. Quand on parle de cinéma britannique il est important d’en parler comme un tout, sans ignorer sa complexité et sa diversité (et sans oublier son rapport avec son cadet, la télévision – également essentiel au Royaume-Uni). Et c’est justement ça qui le rend passionnant – son écartèlement entre art et industrie, entre l’Europe et les Etats-Unis et sa relation conflictuelle avec la télévision.

Le cinéma britannique ne se résume pas aux comédies Ealing (même si je les adore). Parler de cinéma britannique, c’est justement casser les mythes et montrer la richesse d’un cinéma dont la nouvelle vague française a voulu démonter la pauvreté pour mettre en avant seulement l’un de ses génies, Alfred Hitchcock. Par leur aveuglement auteuriste, les jeunes turcs de notre Nouvelle Vague ont sciemment oublié qu’un film ne peut se résumer à un seul homme. Pour moi le réalisateur est un chef d’orchestre. Un film est une oeuvre collective. Chez les meilleurs réalisateurs, il peut être marqué au fer rouge par son réalisateur, mais c’est une situation cannibale, exceptionnelle. Pas étonnant qu’autant de critiques restent sur leur faim. « Où est la cohérence de l’oeuvre (du réalisateur) » demandent-ils agacés ?

Rappelons la modestie à contre-courant d’un Michael Powell, qui a décidé de mettre en avant de manière unique au cinéma son scénariste en revendiquant la double notion d’auteur de « ses » films pour lui et Emeric Pressburger.

Poussons le bouchon plus loin, et arrêtons de considérer le cinéma comme le produit d’un seul ou d’un groupe d’hommes. Il s’agit plus globalement d’un produit culturel issu d’un pays, d’une culture (avec parfois des mélanges intéressants).

Je suis favorable à un cinéma national car chaque pays/nation est défini par une culture, histoire et économie propre, et il est important que cette particularité s’exprime. Mais mondialisation aidant, on ne peut nier une certaine globalisation des idées et des moyens. Les co-productions internationales peuvent donner de très grands films. Hollywood est elle-même une hydre qui a su emprunter au cinémas nationaux (et notamment au cinéma britannique) ses meilleurs atouts. Hollywood produit-elle un cinéma vraiment américain ? Même les films américains d’Hitchcock gardent un parfum très british.

Mais Ken Loach, Mike Leigh et Michael Powell (pour parler de réalisateurs cannibales donc) n’auraient sûrement pas  mis en scène les mêmes films s’ils étaient partis à Hollywood. Et qu’auraient tourné Tony Richardson, John Schlesinger, les frères Scott, Alan Parker ou Christopher Nolan s’ils n’avaient pas cédés aux sirènes hollywoodiennes ? Mieux, pire  ? Différent en tout cas.

Stephen Frears lui tourne des téléfilms pour la BBC, des films britanniques et des films américains. Et la notion d’auteur dans tout ça ? Et son « oeuvre » a-t-elle encore un sens ?

Quand je créé le site Cinéma de Rien en 2011, c’est parce que je suis fasciné par la culture britannique et aussi choqué par la vision du cinéma britannique qui est véhiculée par les cinéphiles français mais aussi les cinéphiles britanniques eux-mêmes ! Le cinéma britannique est justement passionnant par sa complexité, parce qu’il ne se plie pas facilement à la logique auteuriste, artistique et même à celle de nationalité. Bref, un cas passionnant pour ré-examiner notre relation au cinéma.

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