Le cinéma britannique existe-t-il ?
Dans les années 60, dans une célèbre interview avec Alfred Hitchcock, François Truffaut se demandait à haute voix « s’il n’y a pas incompatibilité entre le mot cinéma et le mot Angleterre ». Un autre grand cinéaste français Jean-Luc Godard a écrit pour sa part dans ses « histoires du cinéma » que « Les Anglais ont fait ce qu’ils font toujours dans le cinéma, rien ». Sous-estimer le cinéma britannique est en effet d’une crétinerie absolue. Voici donc quelques DVDs édités sur le sol français à regarder absolument pour se convaincre que Truffaut et Godard auraient été mieux inspirés de se taire.
Commençons par les classiques. Oser critiquer le cinéma anglais devant Hitchcock comme l’a fait Truffaut peut paraitre un peu cavalier! Avant de s’exiler aux Etats Unis, notre grand homme avait déjà signé une oeuvre importante en Angleterre en muet et parlant. Vous pourrez trouver facilement une partie de ses œuvres de jeunesse à bas prix chez des soldeurs de DVD : « Agent secret », « une femme disparait », « quatre de l’espionnage » ou encore « les 39 marches » ou « l’homme qui en savait trop » (ces deux derniers font partie de ses meilleurs films). D’autre part, je maintiens pour ma part que même la période américaine d’Hitchcock reste très marquée par sa culture anglaise (notamment son sens de l’humour très noir et son ironie constante). Il reviendra en Grande-Bretagne à la fin de sa carrière pour tourner « Fenzy » (1972).
Autre géant du cinéma anglais, Michael Powell (souvent avec Emeric Pressburger au scénario) a été superbement édité en France dans la collection Institut Lumière. Alors si vous n’avez pas encore vu des chefs d’œuvre absolus comme « The Red Shoes / Les chaussons rouges », « Black Narcissus / Le narcisse noir » ou encore « Peeping Tom / Le voyeur », précipitez-vous! Michael Powell a tout simplement signé certaines des plus belles images du cinéma mondial. On peut être tout à fait hermétique à la danse (ce qui est mon cas!) et tomber en extase devant la beauté et la flamboyance des « chaussons rouges »! Quant au « Voyeur », film scandaleux de 1960 qui a détruit la carrière de Powell, il est décortiqué par tous les étudiants en cinéma.
Évidemment, dans le genre grand spectacle difficile de faire mieux que David Lean, auteur des « Lawrence d’Arabie », « Le pont de la rivière Kwai », « Docteur Jivago » ou encore « la route des Indes ». Mais ses films plus anciens (et plus simples) sont également à voir. Au-delà de ses collaborations avec Noël Coward, le méconnu « Hobson’s choice » (1954), par exemple, est un chef d’oeuvre de comédie (bon je triche un peu, il n’est malheureusement pas disponible en DVD sur notre territoire mais les éditions Carlotta ont publié en 2011 un coffret DVD regroupant la plupart des premiers films de David Lean).

Bien sûr, on ne saurait oublier la comédie anglaise. Là aussi un superbe travail d’édition a été réalisé par Studio Canal dans sa collection consacrée aux studios Ealing. Ne manquez pas « Noblesse oblige » (1949) où l’on se moque de l’aristocratie anglaise avec un humour noir décapant, « Tueurs de dame » (1956) où des cambrioleurs ratés s’installent chez une délicieuse vielle dame pour préparer leur hold-up (rien à voir avec le remake des frères Cohen bien inférieur!), ou encore « l’homme au complet blanc » sur un inventeur idéaliste qui après avoir inventé un tissu qui ne se tâche et s’use jamais doit affronter l’industrie textile!! A noter que ces trois films inoubliables sont tous les trois interprétés par l’immense Alec Guinness!
Dès les années 40, alors que la seconde guerre mondiale fait des ravages, les Britanniques ont prouvé qu’ils étaient très doués pour mettre en images la guerre : du « Colonel Blimp » (1943) de Michael Powel à »Zoulou » (1964) de Cy Endfield.
Les années 50 vont marquer l’apothéose de l’horreur made in Britain grâce à l’horreur gothique des studios Hammer.
Dans les années 50 et 60, le cinéma anglais a connu une véritable révolution baptisée « free cinema ». Un peu l’équivalent de notre « nouvelle vague » mais (à mon sens) en moins pompeux, dogmatique et prétentieux. Nombre de ces titres ont été publiés en France par Doriane Films (gloire à eux!). A commencer par un coffret regroupant les courts métrages qui ont lancé le free cinema lors du festival éponyme en 1956. Dans leur collection Typiquement british, vous trouverez également des classiques signés par les maîtres du genre Tony Richardson, Karel Reisz (TOUS les films de cette collection sont des chefs d’oeuvre),… Doriane Films nous offre également dans cette collection « Cathy Come home » de Ken Loach qui est en fait un téléfilm de la BBC de 1966, et qui nous décrit la descente aux enfers d’un jeune couple de la classe moyenne qui finira SDF. Un film choc et incroyable qui vous permettra de vous rendre compte de l’avance de la télé anglaise!! A noter toujours chez Doriane Films, le coffret consacré à Peter Watkins, réalisateur anglais atypique et engagé, à ne manquer sous aucun prétexte!

Mais puisqu’on parle de free cinema, et de films encrés dans la réalité sociale britannique, il ne faut pas oublier non plus « If » de Lindsay Anderson (palme d’or 1969 à Cannes).
En 1947 « Il pleut toujours le dimanche » (un film de Robert Hamer édité en France dans la collection « Ealing », Studio Canal) annonce un nouveau genre, le kitchen sink drama, qui se veut proche des réalités sociales des couches défavorisées de la société. Il ne faut pas manquer « Les chemins de la haute ville » (1959) de Jack Clayton avec Simone Signoret dans le rôle qui lui a valu un Oscar (DVD distribué par Sony), « Look Back in Anger » (1959) de Tony Richardson (DVD Doriane Films) ou « Le Gardien / The Caretaker« (1963), un film de Clive Donner sur un scénario de Harold Pinter. Ce dernier écrira également quelques chefs d’oeuvre pour le réalisateur américain expatrié pour cause de McCarthysme Joseph Losey : « The Servent » (1961), « Accident » (1967) et « The Go Between » (1970).
Pour les films mettant en scène le fameux swinging london, ne manquez pas bien sûr « Blow up » d’Antonioni – une production anglaise d’un grand cinéaste italien – (Warner Bros), « Vanilla » de Donald Camell et Nicolas Roeg (Warner Bros) avec Mick Jagger, ou encore la comédie « Le knack et comment l’avoir » de Richard Lester (MGM)… Sans oublier dans le genre coolitude les films un peu plus tardifs mettant en scène l’acteur anglais le plus cool de la période le grand Michael Caine (« the italian job » – « l’or se barre » en VF- et surtout le gigantissime « Get carter / La loi du milieu« ! – (chez Warner) ou encore « The Ipcress File » chez Seven 7) !! Pour un aperçu un peu plus glauque du Londres de l’époque (à partir des années 50 vont fleurir outre manche les films coquins souvent totalement insipides), on pourra quand même acquérir les deux magnifiques DVDs du BFI « London in the Raw » et « Primitive London » (ce dernier disposant d’une piste sous titrée français mais bon il y a rien à perdre au niveau des dialogues!).
Si les années 70 sont plutôt tristes en matière de cinéma anglais, notons quand même que ce sont les années où sortent les films des Monty Python (disponibles en France chez Studio Canal) : « le sacré graal » (1975) ou encore leur chef d’oeuvre « La vie de Brian » (1979). Un grand cinéaste va naitre de ce groupe d’humoristes révolutionnaires : Terry Gilliam (qui bien qu’étant le seul américain de la troupe a réglé cette horrible erreur en adoptant la nationalité anglaise) et a tourné et produit son plus grand film outre manche : « Brazil » (1985).

Dans les années 80 on a pu parler de renouveau du cinéma anglais avec les triomphes de films à grand spectacle comme « les charriots de feu » (1981) et « Greystoke » (1984) de Hugues Hudson. Ce même réalisateur va cependant provoquer la chute du cinéma anglais à gros budget avec l’échec retentissant et meurtrier de « Révolution » (1985).
De jeunes réalisateurs ambitieux anglais Alan Parker ou Ridley Scott commencent à tourner au Royaume Uni (« Midnight Express », « Alien ») puis vont chercher la gloire aux Etats Unis. Le grand Stephen Frears (« les liaisons dangereuses », « The Queen »,…) choisira une autre voix, réalisant à un rythme régulier et à intervalles pour le cinéma britannique, la télévision anglaise et Hollywood. D’autres immenses cinéastes « réalistes » et véritables maitres du genre, Ken Loach et Mike Leigh, sont alors en pleine forme et continuent à sortir des films de bonne qualité encore aujourd’hui! Notons ici que le réalisme à la sauce anglaise a toujours cette pointe d’humour (même noir) et d’humanité qui fait passer les histoires les plus dures.
De leur côté, deux cinéastes atypiques n’hésitent pas à casser tout ce qu’ils touchent, et transgressent toutes les règles, entrainant polémiques et réactions extrêmes à leur cinéma : Ken Russell (« Les diables », 1971), Derek Jarman (« Carravagio », 1986) et Peter Greenaway (« Meurtre dans un jardin anglais », 1982).
Dans les années 90, c’est la comédie romantique à l’anglaise qui fait son grand retour avec Hugh Grant en porte drapeau : c’est ainsi en 1994 que triomphe « 4 mariages et un enterrement », succès répété notamment cinq ans plus tard avec « Nohting Hill » ou encore en 2001 avec « Bridget Jones ». A l’opposé de ces films grand public pour toute la famille, Danny Boyle choisir l’humour très noir avec « Petits meurtres entre amis » (1994) et « Trainspotting » (1996).

Si vous allez au London Film Museum (ex-Movieum), musée consacré à l’industrie britannique du cinéma, situé à Londres près du London Eye, vous serez surpris de voir dès l’entrée des décors de Star Wars. Mais les Star Wars, comme les Indiana Jones et de nombreuses super productions américaines ont été tournées en Angleterre avec une équipe technique 100% anglaise! Les Anglais sont également à juste titre très fiers d’avoir accueillis de nombreuses productions américaines qui ont été tournées chez eux. Stanley Kubrick a ainsi beaucoup tourné en Grande Bretagne (il a vécu les quarante dernières années de sa vie à Childwickbury Manor dans le Hertfordshire) : « 2001 l’odyssée de l’espace » (1968), « Orange mécanique » (1972), « Barry Lyndon » (1975),… Nombre de ses films sont ainsi des productions britanniques ou co-productions britanniques-américaines.
Autre particularité de la création audiovisuelle britannique, elle s’exprime beaucoup à la télévision. La plupart des grands cinéastes britanniques a été formé à la télévision (de Ken Loach à Danny Boyle), de grands scénaristes s’y sont exprimés le mieux (Alan Bleasdale, Dennis Potter,…) et le patrimoine télévisuel regorge d’oeuvres majeures qui franchissent trop rarement les frontières d’Albion. Certains éditeurs font parfois un travail de défrichage comme les éditions Potemkine qui ont édité un coffret consacré à Alan Clarke.
Aujourd’hui sur nos écrans, on a encore régulièrement droit à d’excellents films british (« Good morning England », « This is England », « Shaun of the dead » (avec la nouvelle tête de proue de l’humour à l’anglaise Simon Pegg), « In the loop », « Hunger », « Neds »,…).
Bref, tout ça pour dire, que oui le cinéma britannique existe, et que malgré sa vie tourmentée, ses erreurs et un nombre de productions faible si on le compare à un pays comme la France (où le cinéma est subventionné et protégé par la fameuse notion d’exception culturelle), il mérite amplement sa place au panthéon du septième art.
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